Analyse du court-métrage ‘Un Matin Tranquille’

ALINE- Bonsoir, je me permets de vous contacter car je suis étudiante en cinéma à l’UdeM et dans le cadre d’un de mes cours j’ai choisi d’analyser votre court-métrage Un matin tranquille, et j’aimerais vous poser quelques questions, si vous en avez le temps (avant le 25 avril) et l’envie. Les questions portent essentiellement sur…

ALINE- Bonsoir, je me permets de vous contacter car je suis étudiante en cinéma à l’UdeM et dans le cadre d’un de mes cours j’ai choisi d’analyser votre court-métrage Un matin tranquille, et j’aimerais vous poser quelques questions, si vous en avez le temps (avant le 25 avril) et l’envie. Les questions portent essentiellement sur votre film, mais également sur votre rapport avec le wapikoni mobile. Dans l’attente de votre réponse, bonne soirée, Aline Crétinoir
 
ALINE- Juste avant de te poser mes questions je pense qu’il est intéressant que je recontextualise ma demande. Je suis étudiante en maîtrise en échange (je viens de Paris et étudiais à l’udem seulement pour le semestre d’hiver). J’ai choisi un séminaire qui s’intitule Arts et Cinéma autochtones car (très humblement) je ne connaissais pas grand chose à cette culture, si ce n’est la vision occidentale très clichée que l’on peut avoir en regardant des films comme Nanook of the north, et que donc je voulais en apprendre davantage. On a donc étudié très brièvement l’histoire de l’art autochtone et avons également passé en revue quelques films sur les autochtones ou fait par des autochtones. En me renseignant j’ai découvert le wapikoni mobile et ai trouvé son contenu très intéressant. J’aimerais donc dans un premier temps que tu me dises ce qu’est pour toi le wapikoni, qu’est-ce qu’il t’a permis de faire ? Aurais-tu pu t’en passer pour réaliser tes courts-métrages ?
 

ALINE- En regardant ton court-métrage j’étais très étonnée de constater qu’il ne ressemblait pas à ceux que l’on peut habituellement y trouver (si je caricature on trouve principalement des drames avec des voix off qui chuchotent en langue traditionnelle, où des acteurs autochtones témoignent de leur héritage culturel plus ou moins douloureux). Dans Un Matin Tranquille, certes il y a une voix off mais en espagnol, et une jeune fille qui semble « imiter », « caricaturer » la vision de l’autochtone occidental (maquillage, tresses pourquoi ces choix ? (j’ai l’impression que la voix off non sous-titrée agit sur le spectateur comme un filtre (pour qui n’est pas bilingue) afin de ralentir sa compréhension au premier visionnement, de même avec les effets de glitchs vidéo qui viennent opacifié l’image, ou la salir ?

MARIE-JOSÉE- Ta vision de mon film est assez radicale pour que tu me dise que j’ai caricaturé les autochtones… quand je suis moi-même métisse algonquine… Tout mon film est réalisé en stop motion, en animation photographique donc qui n’est pas en cinéma traditionnel. Le Wapikoni travaille en partenarieurship avec l’UQAM depuis plusieurs années. Ils voulaient expérimenter une nouvelle approche pour la réalisation d’un film avec des critères spécifiques et voir comment je m’en sortirais. Une nouvelle approche pour eux!. Le Wapikoni m’a offert d’aller faire l’atelier en stop motion qui avait lieu en octobre 2016. L’atelier était d’une durée de 7 jours seulement. Je n’avais jamais fait de stop motion avant cela même si je suis photographe. Donc, le mandat était que je produise un film en 7 jours, d’une durée de 1 minute avec les contraintes suivantes: choisir 1 bande sonore qui m’inspirais parmi les 10-15 meilleurs gagnants du monde dont CHOQ FM, la radio de l’UQAM, et d’autres universités communautaires avaient organisé. Il s’agissait d’un concours radiophonique et le thème était sur « Un matin tranquille ». Il nous étaient interdit de changer ou modifier la bande sonore pour les droits d’auteur. Donc, le Wapikoni et l’UQAM avait envie de voir comment je réaliserais un film sur un texte étranger, sans connaître la personne, sans utiliser mes textes ainsi que ma musique. Le thème était « un matin tranquille ». Ensuite, les acteurs devaient être habillés de blanc, avec une table blanche, avec des fruits blancs, des assiettes blanches et un fond blanc. Très blanc égale aliénant, expérimental, absurde, surréaliste. Dans mon cas il n’y avait pas assez de fond blanc. Il nous restait qu’un fond gris que j’ai dû utilisé. L’idée du surréalisme avec l’utilisation du blanc venait de mon mentor Françoise Lavoie-Pilote photographe et cinéaste à l’UQAM.

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Meggie toujours sérieuse dans son rôle et moi, Marie-Josée entrain de vous dire: Hello!

MARIE-JOSÉE- Bien des choses peuvent se produire pendant un matin tranquille pendant que l’on prépare la table et que l’on y place des fruits pour manger, que l’on installe la table à tous les matins. Les mêmes mouvements, les mêmes gestes répétitifs que l’on fait sans arrêt à chaque matin et qui parfois peuvent devenir aliénant… Mais il s’agit parfois d’un matin et celui-là n’est peut-être pas si tranquille comme pour la majorité des gens. Le personnage vit son anxiété à chaque matin. C’est une métisse. C’est une autochtone. Chaque matin, elle se remet en question. Elle remet en question son identité. Sa spiritualité est loin d’elle. Lorsque le personnage jout du drum, elle prend le temps de prier. Mais quand trouvera-t-elle le temps de le faire dans cette vie dans laquelle elle n’a pas le temps de souffler! C’est une autochtone, une métisse dans un monde occidental qui va si vite que tout déborde autour d’elle. Elle essaie de vivre le même rythme que les occidentaux mais sans succès. Nous métisses et autochtones sommes beaucoup plus lents, non pas au niveau cérébral, mais nous aimons prendre le temps de vivre, de prier, de célébrer, d’être en famille, d’être en contact avec la nature et les animaux. Nous aimons jouer et rire! Tandis que les occidentaux, c’est la course folle! Il n’y a pas d’arrêt. Tout est vite et bien trop vite, ou jamais assez vite pour eux! L’écart de différence est énorme entre les deux . Autant le personnage vit sa culture autochtone traditionnelle ainsi que sa spiritualité, autant elle est confrontée à vivre une vie occidentale qui lui ait difficile, voire aliénante. Le rythme sur lequel le poète dit son texte ainsi que la répétition de ses mots ont fait en sorte que j’ai fait danser les images avec les mots. J’ai voulu faire passer l’anxiété comme émotion, ce qui est réussi. Je voulais que ce film soit écrit comme une chanson. Dans le stress, le personnage mange ses émotions! Le message est, selon moi très clair. Faire, défaire, refaire la table. Faire, refaire, défaire l’histoire des métis, des premières nations. Faire, défaire et refaire la colonisation, la décolonisation. Tout ça avec un brin d’humour!

MARIE-JOSÉE- Ce qui m’a inspiré de la bande sonore « Manana tranquila » c’était la voix du poète, la douceur, le rythme, la façon de dire son texte qui était en espagnol, j’adore cette langue, et je savais, par intuition, qu’il était latino. Je suis une femme de théâtre et auteure-compositrice-interprète et le texte était dit d’un calme que j’y voyais le chaos. Ce poète me rejoignais en quelque sorte dans ma créativité. Ce fut une rencontre invisible avec lui. J’espère qu’un jour je le croiserai! Il est natif de l’amérique du sud. Un métis! Un autochtone! Que de point en commun!

MARIE-JOSÉE- Pour ce qui est des images et des choix que j’ai fait, le noir et blanc en est un. Je suis une passionnée des films en noir et blanc. Tous les films que j’ai réalisé à date sont en noir et blanc comme mon travaille de photographe. Mes images sont un mélange de film muet, film noir, expérimental. Les teintes de noir et blanc représentent la suie, le feu, la lumière, la noirceur. Rentrer dans l’intimité du personnage et comprendre ce qu’elle vit par les ombres et les différents éclairages qui rend le dénouement plus dramatique.

MARIE-JOSÉE- Vous comprendrez que le vendredi 1er jour on doit choisir chacun notre bande sonore. 2ème jour, on apprend le stop motion et le 3ème jour, Françoise amène des costumes  ainsi que des acteurs qui se joignent aux projets qui les intéressent. Je filme et réalise mon court métrage en 1 jour! Et voilà! C’est terminé! Pendant la semaine c’est l’apprentissage des logiciels, le montage, décider du message je veux véhiculer dans mon film.  A la fin, le mariage du montage et de la bande sonore doivent s’harmoniser! Tout se doit d’être synchroniser sans exception! Tout un défi que j’ai dû relever et dont je suis très fière!

MARIE-JOSÉE- Pour moi, mon personnage se devait d’être une autochtone. Une de mes ancêtre au XXIème siècle. Oui il est vrai que je l’ai habillé à la façon traditionnelle ancienne mais non pas d’en faire une caricature ou de m’en moquer! Pas du tout! D’ailleurs, vue que j’étais avec plusieurs personnes qui venaient des réserves et des communautés autochtones, je leur ai demandé si mon personnage faisait cliché. Je voulais savoir si cela donnait l’impression que je voulais rire des autochtones et ils m’ont répondu: « Absolument pas! Nos ancêtres étaient comme ça avec la tresse et le bandeau ». Pour ce qui est des lignes sur le visage du personnage, elles m’ont été fortement recommandé de les rajouter par mes amis autochtones! SVP Ne parlons pas de la robe blanche qui était une des contraintes et qui n’a rien à voir avec les costumes traditionnels autochtones.

MARIE-JOSÉE- Nous avons présenté nos films devant un jury. Françoise était la seule à avoir vu mon film terminé. Pour avoir reçu des félicitations de Manon Barbeau et de Françoise Lavoie-Pilote, deux grandes cinéastes très bien respectées, je ne crois pas avoir passé à côté de quelque chose! Au contraire, elles ont signifié que mon film était du cinéma d’art. Une anecdote: Il y avait un européen qui n’avait rien compris du pourquoi de mon choix au niveau de la bande sonore. Ils était certain que le choix que j’avais fait serait exclus. ll en était abasourdi… Moi je ne comprenais pas son attitude à vouloir s’obstiner à savoir pourquoi j’avais choisi cette trame sonore… C’était comme si je venais de franchir une ligne que je n’aurais pas dû! Comme si je venais de commettre quelque chose de grave… Enfin! Je peux vous dire que ça, ça lui appartenait à ce moment-là!

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Meggie qui tient sa grappe de raisin et moi, Marie-Josée qui prend les photographies.

ALINE- Je me demandais également pourquoi avoir choisi le wapikoni mobile comme plateforme de diffusion (unique) ? Ne veux-tu pas poster ton film sur d’autres réseaux (youtube, viméo,..) ou l’inscrire en festival ? Pour ma part je trouve que la création du wapikoni est un projet vraiment motivant pour tous les désireux de faire ou découvrir le cinéma mais ne trouves-tu pas qu’il est légèrement sectaire ? Il faut être autochtone pour pouvoir y participer et à l’inverse le rayonnement de cette plateforme est encore minime (ex : tout le monde peut publier un film sur viméo et être vu par tout le monde en retour et pas seulement des autochtones (en majeure partie))

 MARIE-JOSÉE- Le Wapikoni est ouvert également aux non-autochtones qui veulent faire des films sur les autochtones. Wapikoni m’offre le service de mentorat, l’équipement, des ateliers et des formations en surplus. Tout ce que ça comporte pour réaliser un film et bien, Wapikoni me l’offre gratuitement. Il est certain qu’à chaque fois que je présente un nouveau film au Wapikoni, je ne sais pas si je serai acceptée. Le Wapikoni a également une plateforme sur vimeo. Wapikoni aide à briser l’isolement dans les communautés. Le Wapikoni est connu dans plusieurs festivals et pays puisqu’ils font la diffusion de plusieurs films et ce, à chaque année. J’ai présenté plusieurs fois mes films en festival, par moi-même, et sans retour hélas! Wapikoni une secte? Non! Surtout pas! Nous n’en sommes pas là à ce que je sache. Nous nous devons d’avoir nos propres plateforme sinon être mixer avec les occidentaux nous n’aurons aucune chance de passer. Nous savons très bien ce que le mot racisme veut dire!
ALINE- J’ai montré ton film a plusieurs enseignants chercheurs et plusieurs d’entre eux m’ont dit que l’ananas était un symbole qui faisait référence à la colonisation (les autochtones en offraient aux colombs pour camoufler leurs odeurs après leur longue traversée) est-ce un autre clin d’oeil que tu as ici voulu insérer ?
MARIE-JOSÉE- Et non! Vous serez déçus d’apprendre que ceci n’a rien à voir avec vos théories! J’aimerais voir les écrits de ce que vous venez de me dire au sujet de l’ananas… Je ne crois pas avoir entendu parlé de ça. J’aimerais savoir si ça vient d’un autochtone, ce qui m’étonnerait, ou plutôt d’un occidental. Nous ne sentons pas méchant au contraire! 
ALINE- J’aimerais donc dans un premier temps que tu me dises ce qu’est pour toi le wapikoni, qu’est-ce qu’il t’a permis de faire ? Aurais-tu pu t’en passer pour réaliser tes courts-métrages ?
MARIE-JOSÉE- Tout d’abord, pour moi, le Wapikoni est un producteur et un diffuseur de cinéma autochtone qui me permet de pouvoir réaliser mes propres courts métrages. Le Wapikoni Mobile se promène à chaque année à Montréal ainsi que dans d’autres communautés. Le Wapikoni vient à nous! Manon Barbeau, cinéaste très respectée, est une des créatrices du Wapikoni Mobile avec d’autres personnes autochtones très influentes dans les communautés. Ils me donnent la chance de m’exprimer librement par le cinéma. Si nous n’avions pas Wapikoni, qu’arriverait-il pour faire la demande de bourses aux artistes, auprès du gouvernement, qui les recevrait avant nous? Les occidentaux évidemment. Nous serions encore mis de côté. Il est certain que je pourrais être indépendante, mais qui viendrait voir mes films? Je devrais devenir une cinéaste commerciale… Arrêter de faire du cinéma d’art… En plus, je suis une femme, même pas une vraie autochtone comme on me dit souvent… Je suis indépendante en musique et qui vient écouter et acheter ma musique? Les gens ne sont pas intéressés par ceux qui ne sont pas connus ou très peu. En plus, si se sont des métis ou des autochtones, la majorité des gens pensent que l’on est tous des alcooliques et des faiseurs de troubles, des sans-abris et sur l’aide sociale. Et ça c’est plutôt triste et décourageant à entendre… Je suis une artiste multidisciplinaire née, une créatrice qui oeuvre dans plusieurs branches artistiques et qui sera toujours fière d’être métisse algonquine, une métisse adoptée par l’intermédiaire d’un jésuite!

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